lundi, octobre 18, 2021

Tourisme de chasse et amodiation au Fouladou : le festin des intermédiaires

Ne ratez pas!

Avec ses derniers bastions forestiers, reliques ultimes d’une végétation jadis dense et luxuriante, le Fouladou accueille chaque année des chasseurs venant, pour l’essentiel, de la France. Conséquence de ce rush programmé, la dégradation de l’environnement y réduit drastiquement la faune sauvage. La forêt cède la place à la clairière et certaines espèces à poils, tout comme le phacochère sont en train de disparaître. Le tourisme de chasse et l’amodiation génèrent des retombées économiques lucratives.  La dernière saison de chasse a rapporté au Trésor public près de 30 millions de francs Cfa. Si l’on y ajoute les recettes des hôteliers et autres personnes évoluant dans le secteur, on comprend que beaucoup d’intermédiaires profitent de cette manne, sans que cela ne ruisselle, pour autant, sur les collectivités locales. Immersion au cœur d’un secteur encore mal connu du grand public.

La région de Kolda couvre 16 zones amodiées, avec une superficie de 545.000 Ha et 15 amodiataires. L’amodiation (location de terres rurales) ne concerne que les zones de terroirs et consiste à une location pour 5 ans d’une zone pour avoir l’exclusivité d’y chasser.
L’autorisation est accordée par le Conseil départemental, après une délibération de la municipalité, avec l’accompagnement technique des services forestiers et de chasse. Il faut, pour cela, signer un cahier des charges qui organise la chasse et se conformer à un Plan de travail annuel (PTA) concocté avec les différents acteurs. En principe, c’est dans ce PTA que les activités d’appui à la communauté sont consignées. En effet le Conseil supérieur de la chasse qui regroupe plusieurs ministères et la Présidence propose chaque année un arrêté pour organiser la chasse dans le pays.

Les chasseurs ont droit au gibier d’eau, les animaux à plumes, tourterelles, gangas, pigeons francolins, à durée variable et la petite chasse: lapins, phacochères, lièvres. Pour le phacochère, seul le mâle est chassé à raison de quinze mille (15.000) francs par tête. La somme augmente si le chasseur en veut plus.

Pour cette année, la saison de chasse a démarré le 8 décembre pour la région de Kolda et s’est terminée le 20 avril dernier. 15 zones amodiées ont fonctionné dont 4 dans la zone de Médina Yéro Foulah. Pour cette zone, la chasse concerne le gibier d’eau et celui en poils.
La zone amodiée du département de Médina Yéro Foulah concerne Fafacourou, Pata, Ndorna et Kéréwanne. Chaque amodiataire est tenu d’avoir un centre d’accueil dans sa zone d’intervention mais aussi et surtout après avoir signé le cahier des charges et obtenu la licence de monter avec les autres acteurs un Plan de travail annuel (PTA) ou tous les investissements concernant les collectivités locales sont bien indiqués.

TOURNOI DE FOOTBALL ET REMISE DE JEUX DE MAILLOTS ET BALLONS AUX FINALISTES COMME PTA

Sur un des PTA que nous avons pu consulter, il est indiqué que l’amodiataire a l’obligation de contribuer à l’amélioration de la qualité de l’habitat de la faune et à la conservation du gibier, à travers la mise en œuvre des activités ciblées identifiées par les acteurs, à savoir la lutte contre le braconnage, le reboisement, la lutte contre les feux de brousse, le curage des mares, le repeuplement,  la création d’aires de repos biologique et le suivi de la dynamique de la faune. Bref, des investissements à caractère socio-économiques doivent être réalisés pour l’amélioration des conditions de vies des populations locales.

Souvent, c’est ici que les problèmes surviennent, vu que les collectivités locales ne gagnent pratiquement rien avec la chasse. Il n’y a aucun barème pour imposer au locataire de la surface de réinvestir un certain pourcentage dans la collectivité. C’est simplement selon son bon vouloir. Il suffit de payer deux ballons de football pour la commune pour être à jour.
Les collectivités locales rurales sont pratiquement sans ressources. Elles sont obligées de rester à l’écoute des fonds de concours de l’Etat. La chasse ne leur rapporte pratiquement rien. Amadou Souaré, maire de Fafacourou, explique:«depuis plus de 20 ans, nous avons un amodiataire. Mais il n’a rien réalisé dans la zone. Même pas une salle de classe. Il vient organiser un tournoi de football et remet des maillots et ballons aux finalistes».

MENACE SUR UNE CHASSE GARDÉE POUR L’ETAT ET LES AMODIATAIRES

Ce jeune maire jure ne jamais accepter les facilités offertes par les amodiataires futés. «Certains préfèrent glisser quelques billets de banque dans les poches des maires et se soustraire à l’obligation des investissements signés dans le PTA. Il en est ainsi des maires qui partent dormir gratuitement dans les auberges et autres hôtels des amodiataires. C’est fini, nous n’accepterons plus cela dans notre commune. Depuis que nous étions à l’école primaire, nous suivions les chasseurs toubab qui venaient ici. L’amodiataire a eu beaucoup de millions ici, mais n’a rien investi pour la communauté. Cette période est terminée. Nous entendons revoir cela dans les protocoles», dénonce le jeune édile.

Son homologue, maire de Ndorna, Souleymane Diamanka, indique que pour l’instant aucun investissement venant de l’amodiataire n’est enregistré. Alors que la saison est clôturée depuis le 29 avril dernier.
Pour certains responsables, le mal est plus profond et se trouve au niveau du Code forestier. L’Etat est très gourmand et il n’y a aucune obligation pour l’amodiataire qui ne respecte pas son Plan de travail annuel. En effet depuis 2009, aucune évaluation normale n’est faite, à en croire un de nos interlocuteurs. Avec la déforestation, la raréfaction de l’eau mais aussi et surtout le manque d’investissement pour sauvegarder la faune. La chasse est de plus en plus menacée. Car les différentes mares tarissent et aucun effort n’est fait pour restaurer ces sources d’eau qui permettent la vie dans ces zones.

Entre chasseurs authentiques et chasseurs de…primes

A côté des touristes chasseurs, les chasseurs traditionnels marquent également leurs terroirs. L’histoire de l’Afrique est truffée de hauts faits des chasseurs, une caste importante dans nos sociétés. Ils sont les détenteurs de certains secrets dans la brousse. Ils ont en charge l’apport en viande dans l’alimentation mais aussi ils sont dépositaires de certains secrets sur l’usage des animaux sauvages dans nos us et coutumes. La pharmacopée et autres pratiques mystiques n’ont pas de secrets pour eux.

Aujourd’hui, les chasseurs traditionnels sont toujours en activité, mais de façon plus discrète. En fait, les nationaux sont aussi soumis au code de la chasse qui organise ce secteur. Le permis de chasse étant obligatoire. Et l’exercice de cette activité suppose la l’obtention d’un permis de port d’armes. En Casamance, le permis de port d’armes est difficile à obtenir. Et, pour la présente saison, un seul chasseur de la région a pu décrocher un permis coutumier qui ne coûte que 3000 F. Le reste des chasseurs exercent en toute illégalité, avec des fusils de chasse d’un autre âge.

NÉCESSITE DE REFORMER LE CODE DE LA CHASSE : Une gibecière pour l’obsolescence

Tidiane Ndiaye est le Secrétaire général (SG) actuel du Conseil départemental de Médina Yéro Foulah. Il s’est spécialisé sur la question des ressources naturelles. Il était auparavant SG du Conseil régional de Kolda. Pour lui, l’Etat est gourmand et encaisse toutes les recettes. La solution doit passer par une fiscalité locale.

Les amodiataires devront s’acquitter d’une taxe au niveau de la collectivité locale, pour une meilleure protection de l’environnement et une pérennisation de la chasse. Mais, le processus d’élaboration du nouveau Code forestier, encore inconnu à la base, ne suscite aucun espoir. «Oui, c’est l’Etat qui prend tout alors que les forêts sont dans des zones de terroirs. Toutes les réformes de la décentralisation essaient de valoriser la collectivité locale.»

Pour notre interlocuteur, « l’Etat se présente comme le lieu de convergence pour un développement durable. Mais, pour cela, elle doit être viable». Et de poursuivre: «Le Code forestier est complètement dépassé. Alors, comment valoriser les collectivités locales si les produits tirés dans les zones de terroirs ne profitent aux collectivités locales ? Certes, il y a le PTA, avec les obligations de l’amodiataire qui, en principe, sont évaluées en octobre, mais ce qui est demandé est rarement respecté».

En réalité tout se joue au niveau de la direction de la chasse ; c’est-à-dire de la structure de l’Etat qui encaisse. Il doit avoir une fiscalité propre locale pour permettre aux collectivités de fonctionner mais l’Etat est gourmand. Oui les taxes pour toutes les collectivités locales mais les forêts sont dans des zones de terroirs, il faudrait que les populations puissent en profiter pour avoir des collectivités locales viables, porteuses de développement. Le travail d’aménagement des mares aussi devra être fait pour pérenniser cette activité. Et ramener les animaux au lieu de se disputer des dernières mares.

LE CODE FORESTIER DÉPASSÉ, PLAIDOYER POUR DES ASSISES SUR LA GESTION DES RESSOURCES…

Pour Tidiane Ndiaye, il faudra des assises sur la gestion des ressources forestières, le défrichement, le problème foncier et sur  l’amodiation. Il s’agit là de sources de richesses qui reviennent aux collectivités. «Cette réflexion s’impose car les collectivités locales ne sont plus de gros enfants. Nous devons tous contribuer à faire un Code forestier  véritablement porteur de développement», explique notre interlocuteur. Avant de regretter l’absence d’évaluation
Selon lui, depuis 2009,  il n’y aucune évaluation de l’amodiation. Même si, fait-il savoir, «elle est pourtant statutaire sous la conduite de la collectivité locale. L’évaluation est importante. Ici on veut être amodiataire à vie.» De son point de vue, l’évaluation devrait plutôt permettre de faire rentrer des nouveaux amodiataires.

Une telle rupture est salutaire et son rappel sonne comme un aveu, fait-il remarquer. Et M. Ndiaye de se désoler d’un certain nombre de manquements: «En 2016, on nous demande de faire des candidatures dans les communes forestières entre temps une autre directive sort et arrête le processus. Alors que dans le département de Médina Yéro Foulah. En 2017 certaines communes avaient délibéré et quand le conseil départemental a approuvé de nouveaux amodiataires, la Direction des eaux, forêts et  la chasse fait un forcing, les anciens ont  vu leurs licences renouvelées à partir de Dakar sans l’avis des collectivités locales.»

A l’évidence, quand la loi donne des compétences aux collectivités locales, celles-ci devront prendre leurs responsabilités et exercer leurs compétences car il n’y a  pas toujours des résistances.  Tant que les collectivités locales ne comprendront pas ça rien ne marchera.

L’OMERTA DES AMODIATAIRES

Difficile de faire ouvrir la bouche d’un amodiataire pour parler du sujet. Bref, comme le silence, la chasse n’aime pas le bruit. Un chasseur doit pouvoir se mouvoir en toute tranquillité pour ne pas faire fuir le gibier. Aussi, les amodiataires font-ils les affaires sans bruit. C’est une activité rentable mais nul ne veut aborder le sujet. Un seul qui préfère garder l’anonymat reconnait que la chasse est rentable. N’est pas chasseur qui veut même en Europe.

Quelle que soit la durée du séjour, le chasseur   décaisse en moyenne  deux millions cinq cent de nos francs. Certains font de longs séjours et la contrepartie est connue:  à côté de la pension garantie pour les chasseurs, c’est aussi la boisson et autres cadeaux. Les pisteurs qui accompagnent les chasseurs, souvent des chasseurs traditionnels, ont droit à 5000 francs Cfa par jour, mais encaissent rarement cette somme souvent réduite.

Pour les investissements dans les collectivités locales, notre interlocuteur rejette la responsabilité sur les élus locaux. Un maire qui préfère que l’amodiataire le loge gratuitement dans son hôtel, empoche directement des enveloppes. Certains de nos élus déménagent directement dans nos auberges. Il y a même des maires qui se transforment en obligés des amodiataires. Mais avec les nouveaux maires, les lignes bougent, certains refusent d’entrer dans ce jeu. Ils sont devenus plus regardants sur les intérêts de leur localité.

Abdou DIAO

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Articles récents

La CAN 2021, le temps de la fracture entre joueurs, clubs et sélections

Plusieurs joueurs africains évoluant principalement en Europe seront face à un dilemme au moment de faire un choix entre...

Notre sélection pour vous