Présidentielle 2019 : entre ambition insuffisance et pratiques ambiguës : les velléités démocratiques mises à mal

Introduction 

L’inquiétude m’habite quand j’observe les multiples tensions à la veille de l’élection présidentielle de 2019. Il est vrai que les périodes préélectorales sont des moments durant lesquels, sans aucun doute, les passions s’exacerbent au point de prendre le pas sur la raison. Notre classe politique, en lieu et place de choix de société clairs, de propositions de politiques économiques et sociales cohérentes à la fois vraies et applicables, nous sert un verbalisme de guerre civile, des outrances, des insultes grossières, des suffisances grotesques de demi-dieu,  de multiples dérapages qui peuvent conduire vers des « fosses à lion » capables de ruiner le socle sociétal et les fragiles velléités démocratiques mimétiques et imposées pour mieux faciliter la circulation des élites vers et dans les arcanes  des pouvoirs souvent néocoloniaux.

Il existe bel et bien un ordre à prétention républicaine qui, s’il est menacé, doit être défendu par le peuple des citoyens conscients et patriotes en dehors des bousculades politiciennes exprimées par la fameuse lutte des places « ôte-toi que je m’y mette ». Nous sommes arrivés ces derniers temps à frôler tous les excès qui sont devenus inacceptables pour « un pays qui recèle d’immenses ressources matérielles et humaines, surtout des hommes, des femmes, des jeunes pétris d’innombrables qualités intellectuelles et morales qui, mises ensemble, peuvent permettre d’édifier une grande nation ». (Moustapha Kassé, Saliou Mbaye, Elhadji Ibrahima Sall et Gorgui Ciss : le Sénégal des mutations, NEAS, 1996).

Nous assistons à une situation politique kafkaïenne d’une médiocrité,  repérée par le paradoxe que ceux qui savent se taisent  et ceux qui ne savent rien s’époumonent avec comme discours, un verbalisme haut,  des dénonciations de la sinistrose, de la morosité, des insultes et des promesses de l’apocalypse, en somme, un négativisme de pétition largement insuffisant pour constituer un programme alternatif crédible pour sortir du sous-développement. Ces postures sont fortement amplifiées par notre presse au quotidien, les médias, la grande majorité des journaux et magazines, radios, télés ou sites Internet qui consacre très peu d’espace aux analyses rigoureuses, encore moins aux réflexions prospectives.

Au demeurant, on ne débat plus sur les grands enjeux de la cité alors même que les débats sont le mode de fonctionnement et la condition de fortification de la démocratie. Les sujets font légion et sont relatifs entre autres aux projets de société qui doivent façonner notre avenir, aux politiques sectorielles capables de modifier les spécialisations régressives, aux institutions décentralisées à même d’associer harmonieusement tous les acteurs, à l’aménagement optimal de l’espace, aux valeurs d’une nouvelle citoyenneté, à l’unité nationale et aux crises d’identité, etc. Il est dangereux dans une élection présidentielle d’avoir des candidats sans projet porteur. Actuellement, les aspirants présentent plus leur personne qu’un programme structuré. Rappelons que dénoncer n’est ni expliquer ni proposer. En paraphrasant R. Aron, notre statut de petit pays pauvre soulève la question de savoir comment  «s’adapter à des situations que l’on peut maudire plus facilement que modifier ».

Aujourd’hui, nous manquons d’institutions capables de susciter de vrais débats autour des grands enjeux de société et de choix économiques. Or, sans débats publics, c’est la haute administration, enchainée par l’obligation de réserve, qui orchestre les grandes orientations économiques et financières du pays. Où sont donc passés les Clubs (CND, GRESEN, Groupe d’Études et de Recherche, Démocratie et Progrès, les Associations savantes et les multiples « Conventions ») réputés maillons indispensables de cogitation des visions novatrices pour transformer la société et d’exercice d’une veille vigilante sur la qualité des débats de société. Le CND et le GER avaient formé un rempart contre toutes les dérives et le diktat des experts en faisant participer les diverses élites de toutes origines au débat politique. Nous étions convaincus que l’«épistocratie», peut représenter un grave risque de confiscation de la parole et des idées par des experts « autorisés ».

I/ SERVITUDES ET GRANDEURS DE L’OCCIDENTALISATION DE L’ORDRE POLITIQUE : INEXÉCUTABLE  DÉMOCRATIE A LA PÉRIPHÉRIE.

Le Sénégal, sur le plan politique, peut se prévaloir d’être pour le continent africain un des tout premiers champs fertiles d’expérimentation de la démocratie portative dont le fonctionnement normal est le débat ainsi que les élections qui sont un passage obligé avec le vote qui est l’épreuve conventionnelle pour départager les offres politiques comme sur un marché. L’acceptation de la démocratie comme « gouvernement du peuple par le peuple » est une belle vision de nos manuels de droit constitutionnel.

Les systèmes politiques européens ont eu à faire face, il y a deux siècles, à trois enjeux  majeurs : la formation de l’État-Nation, l’émergence des régimes politiques de masse et la structuration des régimes partisans. Cette démocratie, que l’Occident a mis des siècles à bâtir reste, malgré tout, un système imparfait bien qu’elle garantisse à la fois les droits du citoyen et le fonctionnement de l’État dans des conditions à peu près acceptables. À l’orée des années 90, à la Baule, quand François Mitterrand exigeait des chefs d’État africains de s’ouvrir au multipartisme pour une véritable démocratie, personne n’avait imaginé les graves dangers de l’importation de ce système politique hors de ses frontières. On s’est vite aperçu que sa mise en œuvre se heurte à plusieurs contraintes dont les cinq plus importantes doivent être analysées rigoureusement pour apprécier les chemins de croix de la démocratie, son inefficacité et son coût corrélativement au développement.

La première contrainte est que le peuple qui exerce le pouvoir, comme le souligne J.S. Mill, n’est pas toujours identique au peuple sur lequel il est exercé en raison du système dualiste de la délégation du pouvoir qui se matérialise dans la démocratie représentative selon laquelle un groupe dirigeant pense et décide, souvent au nom d’un délégataire, le peuple. Michel Rocard a souligné les limites en Afrique de telles procédures d’organisation de la démocratie qui sont fondées  sur le pluralisme et reposent sur le système des partis politiques. Cela vient, selon Michel Rocard « du fait que, depuis deux siècles au moins, les partis politiques ont, en Occident, une immense légitimité : ils ont contribué à construire nos identités nationales et incarnent des intérêts sociaux respectés, que ce soient ceux des agriculteurs, ou des propriétaires, ou des salariés. Rien de tel n’a pu se créer en Afrique, où l’on ne discerne que deux usages des partis politiques : la structuration forte de la clientèle de chaque chef, ou le support d’expression de signes d’identité ethnique, religieuse ou linguistique, le contraire de ce dont l’Afrique a besoin » (Communication à l’Académie des Sciences Morales et Politiques sur le thème : Le développement de l’Afrique, affaire de volonté politique, Études 2003/1, Tome 398, p. 21-31).

La  deuxième contrainte  est que la démocratie en Occident est conçue sur le modèle du marché capitaliste et l’on attend d’elle les mêmes vertus à savoir que le citoyen assimilé au consommateur, doit pouvoir choisir entre des politiques comme on choisit entre diverses marchandises (les théories du public choice de Buchanan à Tullock réintroduisent l’État qui est à la fois arbitre et joueur. Alors la rencontre de l’économie et des sciences politiques est assurée). Cela suppose un multipartisme qu…

DakarActu

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here