Épidémie de dengue au Sénégal… de la rigueur sur la démarche scientifique pour éviter l’amalgame

Une épidémie de dengue sévit actuellement dans les localités de Louga et de Dahra, en zone sahélienne, au Sénégal. Elle est attribuée au virus de la dengue (VDEN) de sérotype 3 (VDEN-3) identifié par le laboratoire de virologie de l’Institut Pasteur de Dakar, Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé, Centre de Référence et de Recherche pour les Arbovirus et les Fièvres Hémorragiques Virales.

Avant de contribuer à la connaissance du sujet, je voudrais en clarifier quelques points. Certaines contributions venant de différentes sources parlent de la ” première apparition du sérotype 3 du virus de la dengue au Sénégal. Ce n’est pas totalement exact ! De l’épidémie urbaine de dengue qui s’est manifestée dans la région de Dakar, au Sénégal, en 2009, le VDEN-3 avait été préalablement identifié. Les manifestations épidémiques de la Dengue sont entretenues par le moustique Culicidé, Aedes aegyti aegypti, vecteur urbain du virus de la dengue et de son parent proche, le virus de la fièvre jaune. La Fièvre dengue et la Fièvre jaune sont, toutes les deux, des arboviroses, c’est-à-dire des maladies virales transmises par les moustiques arthropodes et représentant une préoccupation majeure en santé publique. Si toutefois le virus Chikungunya (CHIKV) appartient à ce groupe des arbovirus, il est aussi important de préciser que ce dernier n’appartient pas à la famille des Flaviviridae (comme communiqué dans la presse), mais à la distante famille des Togaviridae. Les Virus Dengue (des sérotypes 1 à 5), comme le virus de la fièvre Jaune, ou celui de Zika appartiennent au genre Flavivirus, de la famille des Flaviviridae et ont la particularité d’avoir des cycles épidémiologiques similaires, c’est à dire le même mode de transmission et de maintien dans la nature.

Le journal L’Observateur, dans son édition du 31 novembre 2017, rapporte une re-émergence du virus dengue 3 à Louga, c’est là encore une erreur de syntaxe entre émergence et re-émergence. Il y a donc lieu d’en apporter les précisions suivantes :
Une maladie émergente peut-être reconnue comme toute pathologie infectieuse, chronique ou dégénérative qui apparaît dans une population jamais exposée à la maladie (indemne), dans un espace donné et au cours d’une période pendant laquelle la maladie n’était pas connue ou reconnue. On peut alors distinguer ainsi deux types d’émergence : 1/ une maladie nouvelle avec une pathogenèse ou une étiologie nouvellement décrite (tableau clinique nouveau dans une population donnée) ; 2/ une maladie connue ailleurs mais nouvelle pour une population jusque-là indemne;
Une maladie re-émergente (ou résurgente) réapparaît, après une période de silence prolongé, dans un territoire où elle était déjà connue, avec une symptomatologie déjà décrite.
Aujourd’hui, on se trouve dans le cas précis d’une émergence de la dengue 3 (population indemne dans une région – Louga – jusque-là vierge de la dengue).
Certaines contributions médiatiques attribuent – sans argumenter – cette émergence aux changements climatiques. Il y a également à ce niveau une démarche prudente à entreprendre. Il est certes bien connu que de faibles variations de température, ou d’intensité et de distribution des précipitations, sont susceptibles d’avoir un effet marqué sur la capacité vectorielle des moustiques et autres arthropodes responsables de nombreuses maladies virales, bactériennes et parasitaires. Mais faut-il, avant d’imputer cette émergence aux changements climatiques, établir le lien entre les scénarios climatiques existants, et la transposition du cycle selvatique du virus dengue en un cycle urbain ? À partir des données sur l’apparition et la répartition de la maladie, peut-on essayer de relier cette émergence à des variations de paramètres climatiques ? Le profil épidémiologique de la première poussée de dengue 3 de 2009, au Sénégal, avait-il inspiré un modèle prédictif d’émergence future de dengue 3 en zone sahélienne, du Sénégal ? Les liens ne semblent pas établis ! Au niveau global, les changements climatiques sont clairement établis et depuis les années 1970s, un cycle de sécheresse sans équivalent ailleurs dans le monde, persiste en Afrique subsaharienne. Le relevé des précipitations obtenu après 1970, comparé à celui de la période 1947-1968, montre que la précipitation moyenne annuelle a diminué de 200mm, ce qui correspond à un déficit de 20% to 50%. Les années 1998, 2001 et 2002 constituent les trois années pour lesquelles la température moyenne à la surface du globe a été la plus élevée depuis 1860, date du début des relevés de température pris en compte par l’Organisation Météorologique Mondiale. Les dix années les plus chaudes sont toutes postérieures à 1987 et neuf d’entre elles à 1990. Le rythme du réchauffement depuis 1976 est environ trois fois plus rapide que celui calculé sur un siècle et la hausse globale des températures en surface depuis 1900 dépasse maintenant 0,6°C. Les années de sécheresse deviennent plus fréquentes et les aires couvertes par la désertification s’élargissent en Afrique de l’Ouest. Les projections climatiques en Afrique, au sud du Sahara, tendent vers un réchauffement marqué, avec des sécheresses plus sévères caractérisées par de fortes aridités et des changements de patterns des précipitations. Plusieurs maladies infectieuses émergentes et/ou ré-émergentes, attribuées aux changements climatiques, à tort ou à raison, apparaissent soudainement au sein des populations humaines et animales immunes en Afrique ces dernières décennies, et plusieurs recherches ont été entreprises pour lutter contre ces maladies, plus particulièrement celles à transmission vectorielle. De nombreuses polémiques scientifiques ont suivi la parution des premières publications sur ce sujet, traduisant la difficulté des problèmes méthodologiques soulevés et les nombreuses incertitudes qui demeurent sur la validité du couplet Changement climatiques-Maladies émergentes. L’influence globale du climat sur la santé est indiscutable et probablement multiple à tel point qu’il est aujourd’hui difficile d’en cerner toutes les conséquences. De nombreux agents étiologiques tendent aujourd’hui à modifier leur territoire, notamment parce que les vecteurs qui les transportent ou les réservoirs qui les abritent conquièrent des zones géographiques nouvelles rendues propices à leur installation, ou, au contraire, reculent dans d’autres régions. Plusieurs observations intéressantes ont déjà été publiées sur ce sujet. Les effets de la variabilité climatique sur les dynamiques épidémiques, les migrations de vecteurs et de réservoirs sont très mal connus, et ce pour plusieurs raisons essentiellement liées à la diversité des phénomènes impliqués et des échelles spatio-temporelles à prendre en compte. La question de la pertinence de la variabilité climatique comme facteur de risque de cette émergence doit être reconsidérer et deux hypothèses peuvent être avancées pour comprendre l’origine de cette émergence :

L’intrusion de l’homme dans le cycle selvatique du virus dengue et son infection à la faveur d’une piqûre infectante par Aedes aegypti. L’individu rentrant en milieu urbain peut alors, en phase de virémie, infecter d’autres Aedes domestiques présents et qui persistent pendant l’hivernage en raison de la multiplication des gîtes de reproduction qu’offre l’environnement domestique (pneus, boîtes de conserves abandonnées, récipients de stockage d’eau tels que canaris, fûts, etc.),
La croissance démographique au Sénégal a entraine une forte mobilité des populations (intensification des échanges et des moyens de transport, construction de routes, etc.), e…

Source: Dakaractu