dimanche, mars 3, 2024

Recrudescence de violence au Sénégal : une analyse profane par le sociologue Ghansou  Diambang

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« Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui des phénomènes comme le chômage de masse, l’exclusion sociale, les discriminations et la précarité sont les témoins d’une demande exponentielle de justice dans une société où on invente la figure tragique de l’humain inutile. Or, quand les ressorts du vivre ensemble s’écroulent et que l’expression de la puissance publique en tant qu’instrument de régulation politique s’affaiblit, la violence devient le seul moyen de réponse des populations ayant  l’impression d’être  laissées à leur propre sort».

Insultes, invectives, calomnies de toutes sortes, écarts de langage, harcèlements, empoignades, guerres, émeutes, mutineries,  bavures, viols, maltraitances,  lapsus volontaires banalisés au gré de nos interactions, esprit de corps, soif de vengeance, sens du devoir, patriotisme, protection de la dignité etc. tout cela traduit à la fois le caractère protéiforme de la violence, les dérives conceptuelles, pièges sur lesquels nous tombons et les prétendues valeurs qui la sous tendent et qui nous poussent tous à l’affrontement.

En effet, lorsque le pire se produit, les esprits sont si profondément frappés que les seules solutions que nous envisageons dans l’immédiat  sont soit celle de la condamnation, soit le recours à la loi de talion.

Cette manière de procéder regorge tellement d’insuffisances qu’il convient de changer de paradigme d’où tout le sens de la lecture profane préconisée par Georges Corm.

Pour Georges Corm : « Analyser un phénomène sur le mode profane, c’est rechercher ses racines les plus profondes quelles soient économiques, politiques sociales ou culturelles ».

Comment par exemple comprendre et donner des solutions durables et crédibles à la problématique de la violence si l’on fait l’économie de facteurs tels que les insuffisances de nos politiques sociales en matière d’intégration, qu’en voulant  promouvoir  des approches inclusives, on exclut plus de la moitié de la population des sphères de la participation,  quand par le système de dérégulation économique drainé par la mondialisation, on crée une société à deux vitesses avec de nouveaux types de pauvres, que l’on refuse de voir sur le miroir de la réalité  nos rapports à nos institutions entachées de tricheries, à nous-mêmes, aux autres, à l’argent, à la technologie, que l’on refuse de cautionner l’idée que nous vivons un véritable recul de la foi.

Passer en revue sans bien sûr prétendre à l’exhaustivité quelques unes des causes de la violence,  ensuite proposer des pistes prometteuses telle  est l’ambition de cet article.

  • Nos rapports à nous-mêmes:

Nous vivons une véritable crise du moi dominés par notre égo excessif  quand dans cette relation toujours tendue entre les deux dimensions naturelles qui font tout humain nous échouons à nous réconcilier avec  nous-mêmes.

Chez tout individu, on retrouve cette tendance à développer une haine, un rejet, une aversion innée et une deuxième qui nous propulse vers ce désir de bien faire, de rendre service aux autres, de leur montrer notre plus grande humanité.

L’échec de cette articulation et cette tension permanente nous expose à la violence.

  • Nos rapports aux autres:

Il y’a un effritement progressif du capital de confiance chez chacun de nous et qui diminue notre engagement envers les autres. Dans une société pantophobique ou chacun a peur de l’autre par méfiance, manque d’assurance et soupçon, les relations de voisinage sont entachées de doute avec une difficulté de cohabitation avec les proches, une communication souvent piégée et biaisée difficilement réussie.

  • Conflits sociaux et échec des modèles de socialisation :

Restriction de la convivialité au sein de la famille, brouillage des relations  entre différentes strates sociales ; frères/frères, frères/sœurs et autres, crise de l’autorité parentale, échec de la parentalité c’est-à-dire cette incapacité que nous avons tous à conduire à bon escient et à manager nos familles en y apportant la sécurité et la protection qu’il faut.

La famille est aujourd’hui malgré son caractère indispensable, concurrencée voire contestée par d’autres lieux de sociabilité dont l’école, le travail, la rue avec lesquelles  elle peine à Co réguler le lien social.

  • Déficit de citoyenneté, agonie du vivre ensemble et faiblesse des institutions :

En effet, dans une des publications  de la « Gazette » en date de juin 2009 les résultats des assises nationales de 2007 conduites par le front siggil Sénégal en collaboration avec la société civile  ont révélé un constat alarmant.

Dans notre pays,  les mœurs sacrées ont connu un franc coup avec une réelle démythification du service public, une indifférence totale des Sénégalais aux institutions, l’utilisation de l’appareil d’Etat comme ascenseur social, le clientélisme et la primauté des intérêts  partisans au détriment de ceux publics etc.

Pour illustration, quand le drapeau national, symbole de toute une nation est utilisé à des fins de publicité politique ou individuelle, quand la corruption devient une pratique légale et visible de tous, soutenue par des cercles de connaissances au plus haut niveau de l’administration et des réseaux avec le fameux « bras long », cela s’appelle un dysfonctionnement des services. Figurez-vous,  ce cycle de chutes d’après le même document remonterait  aux indépendances.

En outre, aux yeux des faibles, ce schémas est de nature à créer une frustration voire tôt ou tard une révolte sociale quand sous le couvert d’une  violence symbolique, les opprimés se font justice à la place de la puissance publique apparemment démissionnaire.

Par conséquent, c’est la « cohésion sociale nationale » qui en pâtit.

  • Nos rapports à l’argent:

Résumant ces rapports, le Dalaylama disait ceci :

« Les hommes perdent la santé pour accumuler de l’argent, ensuite ils perdent cet argent pour retrouver la santé et à penser anxieusement au futur, ils oublient le présent de tel sorte qu’ils finissent par ne vivre ni le présent, ni le futur, ils vivent comme s’ils n’allaient jamais mourir et meurent comme s’ils n’avaient jamais vécu ».

De cette citation on aurait au moins retenu que l’argent fait l’objet de toutes les convoitises et conduit finalement l’homme à toutes formes de déperditions.

Ainsi, nous aurons remarqué que la plupart des tueries aujourd’hui ont un soubassement banal et financier (tuer son prochain pour une pièce de 100frs, dévaliser une banque ou une boutique, agressions conduisant à mort d’homme, trahisons, arnaques de toutes sortes, détournements de deniers), tout ce décor traduit nos pratiques quotidiennes les plus malhonnêtes et  nos tares. Cette course effrénée vers le matériel ou comme le diraient les américains vers le  « Dieu Argent », nous fait tous oublier la valeur humaine.

Bref, l’argent regroupe toutes les complexités : tabou, compétition pour en posséder toujours plus,  discrétion, peur d’en perdre, jalousie maladive ou vanité sociale,  frustration, enfermement sur soi, individualisme.

  • Défaite de la foi ou crise de l’auto suffisance:

Loin de faire l’apologie de la violence, toutes les spiritualités qu’elles soient traditionnelles ou révélées promeuvent la paix. « Tu aimeras les autres comme tu t’aimes toi-même ».

La violence religieuse symbole d’une crise de la foi est aujourd’hui révélatrice de cette réalité (djihads, terrorisme, fondamentalisme, radicalisation) avec une instrumentalisation de la religion à des fins purement identitaires, on tuera des innocents par cet argument fallacieux que de cette manière on contribuera à  purifier la  religion pour la soustraire de toutes les souillures de la vie.

  • Rapport à la technologie et exposition aux modèles anti valeurs :

La violence technologique apparait aujourd’hui comme une réalité visible cautionnée par l’irruption d’internet, des médias et réseaux sociaux, la télévision avec toutes les séries qu’elle propose. Grosso modo, l’impact négatif de l’image sur nos vécus a largement contribué à propager des antis valeurs telles que la banalisation du crime élevé au rang de rituel, le plaisir de verser du sang ou d’assister à la souffrance de l’autre en tant que signe de notre puissance, le culte du comportement sadique.

Dans le but d’atténuer ce phénomène qui évolue chaque jour grandissant, nous pensons qu’il existe des réponses crédibles à savoir :

  • Plan social et communautaire:

Renforcer le mécanisme d’intégration sociale en mettant la confiance au centre de nos relations, redynamiser la médiation sociale et familiale en renforçant les réseaux de communication de proximité, de prévention des conflits, revivifier le rôle actif des gardiens communautaires de la sécurité comme les ainés, les sages en luttant contre la judiciarisation des rapports (utilisation des seules instances telles que la police, la gendarmerie ou la justice comme moyen d’arbitrer nos différends).

  • Plan politique:

Malgré les efforts jusque là réalisés, notre politique sociale calquée sur le modèle occidental très dirigiste souffre d’un problème de pertinence en termes de proposition de schémas. La centralité du défi étant : comment répondre aux problèmes sociaux des populations porteuses de modèles propres,  nos politiques peinent  à concilier leur conception du bien être social aux  réseaux de solidarités déjà existants.

Voila pourquoi, basées  sur une sorte de modélisation strictement économiste, les propositions faites ici se heurtent encore aux réseaux d’associations et tontines locales qui outre le facteur profit entendent maintenir l’autonomie, l’égalité de tous devant les besoins  et surtout l’interdépendance dans le développement des services.

L’idée est simple, pour prévenir l’individu des dérives de la violence et d’une certaine bestialité,  l’entretien du réseau social est la stratégie la plus sûre pour se prémunir contre les incertitudes de la vie car la protection sociale passe par la prise en compte de la dimension valeur humaine. Ainsi, plus nous sommes intégrés aux dispositifs, plus nous nous sentons en sécurité.

Mieux, l’exercice de la citoyenneté n’est pas un état de comportements acquis une fois pour tout. Elle est une dynamique  de construction permanente de la personnalité humaine  dans ses rapports avec les institutions appelées à évoluer.

Enfin, on ne gouverne pas une société par le contrôle exclusif mais par la discipline de l’éducation (disqualification de la peine de mort comme réponse aux cas de violences).

Ghansou   Diambang :  Sociologue et Travailleur Social

77 617 48 12/ 70 864 27 65

Email : gdiambang@yahoo.fr

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