« Dans un contexte caractérisé par l’instrumentalisation des identités, analyser nos pratiques religieuses dans le seul carcan des mosquées, c’est adopter une lecture purement profane de ce qu’est l’islam. Ainsi, en appréhendant des phénomènes comme celui des gamous l’approche sociologique des religions nous conditionne de procéder à un travail de reconceptualisation car notre religion ne se résume pas à une simple séance de gymnastiques quotidiennes (prières). Cette vision très caricaturée axée sur le paraître englobe une réalité plus profonde qui invite à fouiller les méandres de la vie pour comprendre finalement avec Mauss que la religion est un tout social ».
En effet, vers les années 60 et 70 les prospectivistes les plus circonspectes avaient prédit le deuil de la religion face au triomphe sans contexte de la modernité. Le pari était lancé quant à la mort programmée de la religion.
Pur paradoxe que cette prédiction parfois utopiste, aujourd’hui les réalités de terrain nous livrent une autre facette de l’islam beaucoup plus axé sur ce qu’il convient d’appeler le retour de la religion.
S’il est donc des événements qui occupent largement la vie des populations au Sénégal et particulièrement au Fouladou, les gamous en font bien partie. Rarement pourtant nos plumes rivalisent sur ce secteur qui apparemment et à l’image de phénomènes comme l’excision sont considérés souvent comme tabous en raison de leur sensibilité par rapport à une certaine conscience collective.
Comprenons nous bien l’esprit de cet article n’est pas de s’attaquer ou de donner une explication purement islamique à une pratique mais juste de chercher à analyser la teneur socio culturelle et anthropologique d’une facette de notre foi dans le cadre du renforcement de nos relations, d’une réconciliation avec nous même et avec Dieu.
Nous avons donc délibérément choisi la problématique des gamous, ce qui n’est pas aussi fortuit puisque l’actualité de la pratique nous soumet à cet exercice d’éclairage dans un contexte global caractérisé par la crise de la foi, j’allais dire d’un déficit de compréhension de la notion de spiritualité qui exige des savants musulmans et des intellectuels un travail de dépoussiérage pour finalement faire ressortir la profondeur d’une croyance qui soit détachée des turpitudes de la mondialisation et du capitalisme sauvage.
Finalement, l’essentiel de cet article se résume à la question suivante : Pourquoi cette foison de gamous chez nous ? Comment expliquer ce regain de religiosité ou l’expansion de la ferveur religieuse au Fouladou ? Est-ce le signe d’une mutation, d’une crise de la religion ou faut-il simplement l’interpréter comme un refuge de l’homme pour échapper à la dictature de la modernité et de la mondialisation porteuses de contresens ?
Pour y répondre allons à la découverte du dernier livre d’Abdennour Bidar, grand philosophe : « Comment sortir de la religion ». Pour Bidar, l’un des plus grands défis de notre temps est celui de la spiritualité. Le bilan établi par l’auteur est on ne plus accablant.
Depuis près de deux siècles, les plus grandes civilisations de notre époque que sont l’orient, la chine, l’inde et le monde musulman s’enfoncent dans une sorte de paresse spirituelle et philosophique incapables de produire la moindre approche innovante en termes de réponse aux évolutions que nous sommes entrain de vivre. Ce qui crée une certaine absurdité et une sorte d’aliénation religieuse. Cette dimension sociologique existe et cautionne l’idée qu’à côté de la crise sociale nous croupissons sous le poids d’une crise spirituelle.
En effet, du Fouladou au Pakao considéré pour beaucoup comme le bastion de ces regroupements, les deux premiers trimestres de chaque année peuvent être considérés comme des moments de recueillement intense, de prière, de lecture du coran (Gounass, Sobouldé, Soumboundou, Karantaba, Baghère, Kéréwan) j’en passe et les nombreuses rencontres du genre qu’elles soient d’une ampleur familiale ou villageoise font florès.
Dans le secret de ces rencontres, les daahiras (groupes religieux basés sur la solidarité et la référence commune à des valeurs de culte) rivalisent d’ardeur à travers leur contribution qui bien qu’économiques voire symboliques participent également au renforcement du lien religieux. D’un autre côté, les groupes de volontaires acquis à la cause de l’islam brillent par leur courage et leur talent dans l’accueil et l’occupation des étrangers (pèlerins).
Ce décor assez reluisant en dit long sur l’engagement des populations à la loyauté et la vertu envers leur marabout et le créateur. Une telle situation confirme parfaitement l’idée de Samuel Huntington selon laquelle : « Au 21e siècle, les peuples se battront pour le sang et la foi ».
Mais qu’attendent les participants en contre partie de leurs performances ?
Voir leurs prières exaucées et leurs motivations satisfaites. Ces moments constituent également des opportunités pour le recadrage et le renforcement des liens sociaux mais aussi un tremplin pour booster le pouvoir d’achat des petits commerçants.
Souvenons nous que les deux références dans la tradition sociologique sont tous d’avis que la religion a une forte fonction intégratrice ; pour le premier, Emile Durkheim :
«La religion exprime la quintessence du fait social, c’est-à-dire l’affirmation de l’existence d’une réalité collective ». Le second (Max Weber) de son côté conçoit que les religions doivent être comprises à partir des conditions sociales d’existence, autrement dit :
« L’éthique économique des grandes religions permet de comprendre leur signification sociale et leur contribution fondamentale à l’histoire universelle ».
Se suffire à ces explications, c’est livrer une vision très simpliste du fait.
En effet, en 1991 après de longues enquêtes en Europe et au Moyen-Orient auprès de télévangélistes et de groupes islamiques charismatiques, Gilles Kepel publiait : « La revanche de Dieu ». Analysant ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui le retour à la spiritualité comme une sorte de révolte de l’homme contre son sort, Kepel conçoit cette situation comme la réponse au désenchantement des idéologies et le résultat d’un désarroi général qui a fini par gagner nos consciences. Ainsi, le renforcement de cette culture de la religiosité participerait du désir pour nos sociétés de reconstruire le monde en puisant sur les textes sacrés les règles d’une bonne gouvernance pour la société de demain.
Outre cette fonction consolidatrice, les Daahiras, confessions et autre groupements religieux au Fouladou comme ailleurs en tant qu’acteurs de ce jeu se battent aussi pour le monopole des biens du salut. Dans ce méli-mélo, le politique s’y mêle (invitation et parrainage des gamous par des personnes d’une certaine aura politique, soutiens matériels, techniques etc.) comme pour dire que l’exercice de la foi n’est pas l’expression d’un repli sur la seule sphère privée.
Que ceux qui faute d’alternatives crédibles face aux difficultés économiques confessent déjà la mort programmée des religions se souviennent de ces propos ; parlant du but de la création de l’homme, il est dit dans le coran notamment dans son verset 51 et chapitre 56 : « Je n’ai crée les hommes et les esprits invisibles ou les créatures invisibles que dans le but de m’adorer ».
Sauf pour détournement de fonction, les Gamous constituent sans nul doute les piliers de la promotion de la religion et un véritable glacis de sécurité pour garder vivaces les liens de parenté, la solidarité de groupe et d’ethnie, l’authenticité et la sacralité du fait religieux dans des situations où notre société subit chaque jour d’intenses bouleversements.
« Le plus gros pêché de nos sociétés est de ne pas écrire sur leur situation, leur histoire, leurs comportements, leurs problèmes. C’est pourquoi de 1960 à nos jours, que de chemins parcourus, que d’échecs répétés, partout l’appel à l’assistance fuse exprimant fortement l’incapacité de notre intelligentsia à donner des réponses satisfaisantes aux maux qui nous gangrènent. Faute d’écrits sur nos populations elles fonctionnent finalement comme des marionnettes forcées de produire une histoire non vécue ». En réponse à ce triste constat,
Notre crédo se résume au slogan : « un intellectuel, une plume au service de sa société »
Ghansou DIAMBANG, Sociologue et travailleur social
Enda Santé Kolda : 77 617 48 12 : email : gdiambang@yahoo.fr



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