Entretien avec le socio-anthropologue Paul Mamba Diédhiou : « La covid-19 constitue une menace grave sur le programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal »

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Le débat sur un probable vaccin contre le Covid 19 évoqué par deux scientifiques français sur une vidéo diffusée le 02 avril 2020 sur La Chaîne Infos (LCI) a suscité de nombreuses réactions. Ce vaccin supposé être des tests contre l’épidémie sur les populations africaines a beaucoup inquiété les sénégalais. Ce qui a engendré des construits sociaux sur tous les vaccins voire les vaccins de routine. En tout cas, le Programme Elargi de Vaccination (PEV) est menacé au regard des perceptions des sénégalais sur les vaccins dans un contexte de pandémie. Selon le socio-anthropologue de la santé de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, la pandémie de covid-19 constitue une menace grave sur le programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal.

En quoi cette période de pandémie du Covid-19 constitue une menace au programme élargi de vaccination au Sénégal ?

La diffusion d’une vidéo le jeudi 2 Avril 2020 sur la LCI qui mettait en scène deux scientifiques français, qui proposaient de faire des tests du vaccin contre la COVID 19 sur les populations africaines, pose un débat actuel avec acuité : l’Afrique doit- elle être toujours considérée comme « un rat de laboratoire »? Ce débat houleux inquiète les sénégalais qui se construisent, à l’heure actuelle, des idées sur tous les vaccins, voire les vaccins de routine. De telles perceptions peuvent avoir des effets délétères sur le programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal, d’où l’intérêt de bien en saisir le sens, la portée afin de mieux communiquer sur cette stratégie devenue depuis des années une des meilleures réussites de l’OMS et de l’UNICEF (malgré les difficultés connues dans certains pays africains.)

Comment pourrait-on expliquer cette réticence à la vaccination de routine ?

À l’heure de la pandémie à COVID 19 et depuis le débat sur les tests de vaccins en Afrique, certaines populations ayant des idées sur le PEV dans ce contexte précis, commencent à refuser toute vaccination et même celle de routine. On peut expliquer cette attitude au Sénégal par la peur de prime abord.

Cette peur peut s’expliquer par le fait que les populations ne semblent pas situer la position des agents de santé en général, et des vaccinateurs en particulier, face à la proposition de tester le vaccin contre l’infection à COVID-19 en Afrique.

Quand les fake news supplantent les agents de santé dans la communication sur la vaccination

La confiance des populations à l’endroit des agents de santé comme rempart pour empêcher le test de ce vaccin à efficacité douteuse et à effets secondaires méconnus n’est pas établie au Sénégal. Cette situation est plutôt principalement liée aux fake news qui semblent prendre le dessus sur les assurances données par les agents de santé.

Quels effets ont les vaccins du Programme Elargi de Vaccination (PEV) sur la prévention de la Covid -19 ?

Il est fréquent au Sénégal d’évoquer les croyances et les préjugés socioculturels comme des barrières potentielles à l’adoption d’attitudes et de comportements sanitaires innovants. Mais, les réticences observées dans le cadre du PEV tirent en partie leur source des propositions de vaccins émises par des scientifiques pour prévenir l’infection à COVID 19. En effet, des études épidémiologiques ont montré de façon intéressante une corrélation entre taux de vaccination au BCG et taux de morbidité et de mortalité due à l’infection à COVID 19. Même si la majorité de ces études va dans le même sens, elles ne permettent pas de conclure à une relation de causalité car elles restent soumises à d’importants biais, en particulier sur la différence de niveau de vie et de politique de santé entre les pays à fort et à faible taux de vaccination. Cependant, le BCG a démontré auparavant chez les enfants, un effet protecteur non spécifique contre les infections, en particulier respiratoires. Alors, il y aurait une probabilité que le BCG pourrait ainsi permettre de diminuer le taux d’infection au virus SARS-CoV-2 en stimulant la mémoire de l’immunité innée, première immunité à entrer en jeu face à une infection, et en induisant ainsi une « immunité innée entraînée ». Fort de ces constats, il est important de préciser qu’aucune donnée ne permet à ce jour de recommander une vaccination au BCG pour se protéger de l’infection à COVID 19. L’occasion faisant le larron, elle a tout de même suffi à alimenter toutes les rumeurs autour des vaccins du PEV et à discréditer ces derniers auprès de certaines populations. Par conséquent, au-delà de cette pandémie à COVID 19, la diminution des couvertures vaccinales risque d’exposer les populations à d’autres épidémies évitables.

Quels sont les éléments qui concourent à la peur et à la réticence des populations face aux vaccins du PEV ?

Les discours d’une certaine élite africaine, de stars de football, d’artistes, ont aggravé les rumeurs avec toute la confusion générée entre les vaccins déjà utilisés à grande échelle et les essais cliniques de nouveaux vaccins. Cette manière de penser est due à une mystification de la vaccination due à l’histoire des rapports entre le Nord et le Sud. Les réticences autour du PEV rendent compte d’un ordre politique du monde qui se construit, non seulement par des relations de pouvoir, mais aussi par des représentations de soi et des discours sur l’autre.

L’autre raison très évidente au Sénégal, est l’état d’urgence sanitaire qui limite considérablement la mobilité des populations et par ricochet l’utilisation des services de santé dont vaccination. À cela, s’ajoute la distanciation sociale, interdisant tout rassemblement autant que possible comme facteur déterminant des réticences observées.

À défaut de les éviter, les populations doivent observer une distance minimale d’un mètre les unes des autres. La peur de se faire contaminer ou de faire contaminer son enfant dans ces rassemblements que sont les séances de vaccination poussent certaines mères et gardiennes d’enfants à rester chez elles. Une histoire de respecter la forte recommandation (ou le slogan) : « Restez chez vous ! », « L’infection à COVID 19 tue! ». Signalons aussi que la proclamation de certaines mesures barrières peut impacter certaines stratégies vaccinales. En effet, la distanciation sociale suscitée, le semi-confinement, le couvre-feu (de 20 heures à 6 heures du matin), etc. dominent largement les occupations des sénégalais. Et pourtant, pour respecter cette distanciation sociale, les séances de vaccination ont été réorganisées par les services de santé pour éviter toute contamination par la COVID 19: respect de la distance d’au moins un mètre entre les usagers, lavage systématique des mains, etc.

En plus, pour contourner les difficultés de transport des populations, les services de santé se sont rapprochés davantage d’elles pour les vacciner. Autrement dit, au lieu d’attendre que toute la population se déplace vers les unités de vaccination, ce sont ces dernières qui vont vers les populations contraintes par le transport.

Malgré un dispositif d’adaptation à la situation du confinement (organisation de stratégies avancées ou mobiles qui existaient déjà, donc renforcement), les parents n’y vont pas par peur de se contaminer. Cela pose le problème de la communication. De fait, les représentations que les gens se font des vidéos, messages sur les réseaux sociaux à propos du vaccin contre le COVID 19, influencent significativement leurs perceptions, attitudes et pratiques sur le PEV.

Certains craignent que les vaccins utilisés dans le PEV de routine soient combinés à celui contre la COVID-19 pour que le test passe inaperçu. Qu’en pensez-vous ?

Il faut aussi savoir que, sur internet, plusieurs « rumeurs » (car je n’ose pas dire « informations ») circulent sur le fait que les vaccins contre l’infection à COVID 19 seraient dangereux. Certains craignent que les vaccins utilisés dans le PEV de routine soient combinés à celui contre la COVID-19 pour que le test passe inaperçu. Il y a là un doute sur la fiabilité des autorités médicales et gouvernementales : la population soupçonnerait une théorie du complot (on nous cache « la vérité »). N’ayons pas peur des mots, nous nageons ici en plein délire conspirationniste et négationniste. Sous ce rapport, les fake news qui datent de longtemps, comme c’était le cas des vaccins contre la rougeole, la poliomyélite, etc., semblent déterminantes dans le comportement de certaines populations.

Est- ce que cela justifie le refus des vaccins du PEV de routine ?

Toutefois, comment certaines informations sur la vaccination contre la COVID 19 prospèrent, surtout sur le web, au point de compromettre la vaccination de routine? Il suffit tout simplement d’interroger l’histoire pour s’en rendre compte qu’à chaque introduction de nouveau vaccin, de nouvelles rumeurs l’accompagnent. La dernière en date est le vaccin contre le virus du papillome humain (HPV) qui permet, en vaccinant la fillette de 9 ans en deux doses, de la protéger toute sa vie contre le cancer du col de l’utérus. Nonobstant son importance, certains estimaient que ce vaccin servirait à stériliser les jeunes filles. Il faut remarquer que jamais ces rumeurs sociales n’ont été aussi développées.

Des fausses informations aux graves conséquences pour la santé publique, notamment sur la vaccination de routine au Sénégal, avec un risque d’épidémie de maladies évitables par la vaccination. C’est dire que les menaces sur le PEV au Sénégal, découlent d’une construction sociale liée aux fake news renforcées par la présence de l’infection à COVID 19. Les vaccins utilisés dans le PEV ont fait l’objet d’essais cliniques puis d’homologation par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) avant d’être utilisé à grande échelle.

La recherche d’un vaccin contre l’infection à COVID 19 évolue et suivra les mêmes étapes que les autres vaccins bien connus et utilisés partout dans le monde. Ces essais cliniques sont faits chez l’animal puis chez l’homme, généralement des volontaires bien identifiés et bien préparés pour tester le vaccin. Ensuite, les vaccins-candidats proposés par les industries pharmaceutiques devraient réussir au « concours » d’homologation pour obtenir leur « diplôme de passage à l’échelle » qui est l’autorisation de mise sur le marché (A.M.M.).

Ainsi, le discours des deux scientifiques français, dans un canal peu approprié, s’adressant à des cibles non avisées, avec un ciblage de volontaires qui n’ont pas demandé à l’être, sort du cadre de cette démarche scientifique habituellement rigoureuse et discrète.

Qu’est-ce que vous recommandez pour réduire les menaces sur le programme élargi de vaccination (PEV) ?

En définitive, tout montre que pour réduire les menaces sur le PEV dans un contexte de pandémie à COVID 19, la mobilisation des partenaires de lutte (les acteurs publics, les ONG, la presse, les acteurs communautaires, les jeunes, bref, les observateurs de la vie sociale), pourrait être un atout pour communiquer sur les risques encourus par les personnes qui sont réticentes à la vaccination de routine au Sénégal.

Dans cette communication, les acteurs de la santé devraient manifester clairement leur opposition à ces tests de vaccins contre la COVID 19 sur la population pour obtenir la confiance des communautés. Dans cette démarche, la crédibilité du discours des spécialistes de la santé sera soutenue par la légitimité des acteurs communautaires qui prendront leur partie. De même, pour rendre opérationnelle cette initiative, les messages, les supports de communication, les canaux de communication et le timing de la communication doivent être les plus adaptés possibles à la cible dans chaque zone du pays, mais aussi à chaque frange de la société.

DakarActu

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