JCC de Carthage : l’histoire politique du Sénégal évoqué dans deux documentaires

Les Journées cinématographiques de Carthage (Jcc) sont une occasion pour deux documentaires sénégalais en lice dans la catégorie court métrage baptisés « Kédougou » et « Silence » de traiter de la problématique de la mémoire et de la politique, en lien avec la parole, écho de l’histoire ou instrument confisqué.

D’une durée de 26 minutes, le premier des deux documentaires en question a été projeté mercredi au cinéma ABC de Tunis.

Il revient sur un pan de l’histoire politique du Sénégal en filmant l’ex-prison où a été incarcéré l’ancien président du Conseil du gouvernement sénégalais Mamadou Dia, à Kédougou, à l’extrême sud-est du Sénégal.

Les principaux plans du film laissent voir un espace aux murs défraîchis, jaunis et délabrés, qui s’écroule sous le poids de l’âge. Le tableau des jours de visites affichant toujours : « mercredi – dimanche et jours fériés ».

Mamadou Dia dont la voix est entendue tout au long du film y a passé dix ans, suite à sa condamnation à la perpétuité en rapport avec les évènements politiques intervenus au Sénégal en décembre 1962.

Une crise politique avait opposé cette année-là principalement Mamadou Dia au président Léopold Sédar Senghor, considéré comme le père de l’indépendance du Sénégal, marquant la fin du régime parlementaire bicéphale et le début d’un régime présidentiel.

« Tout ce qui nous arrive aujourd’hui, notre dépendance pouvait être évité s’il n’y avait pas cet acte de folie, d’égoïsme de sa part (de Léopold Sédar Senghor) de décembre 1962. (…). Ça c’est quelque chose que je ne peux pas oublier, que je ne peux pas pardonner », entend-on dire l’ex-président du Conseil après sa libération.

Un nouveau locataire squatte désormais cette prison, dans une complète ignorance de cette affaire qui a d’une certaine manière conditionné le destin actuel du Sénégal.

Les entrées et sorties de Ibrahima Gadjigo, le locataire en question, sont rythmées par les mots de Mamadou Dia, même si son image n’aparait pas à l’écran, celle de Léopold Sédar Senghor étant suggérée en filigrane.

Le réalisateur Mamadou Khouma Guèye a filmé ce lieu par pur hasard, mais n’ignore en rien cette histoire singulière, étant lui-même un historien de formation ayant décroché une maitrise dans ce domaine à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar.

Au-delà de la mise en scène de la parole comme instrument d’évocation de la mémoire, le documentaire de Guèye pose le problème de la gestion du patrimoine, du rapport au passé, au Sénégal comme dans d’autres pays africains.

Outre « Kédougou », documentaire sorti en 2017, le cinéaste sénégalais a trouvé là un sujet de prédilection qui l’a inspiré « Saraba » (2017), un webdocumentaire consacré aux migrants et « Penc-mi », film qui donne la parole des citoyens.

« Cela fait du plaisir que le film soit vu ailleurs », lance le réalisateur en parlant de sa participation aux JCC, une tribune idéale pour que « Kédougou » soit vu, discuté et critiqué pour lui permettre d’avancer.

« Silence », l’autre court métrage sénégalais en lice tourne aussi autour de la parole, mais « celle-ci est confisquée », précise son réalisateur Pape Abdoulaye Seck.

Il revient en 3 minutes sur le jour du vote de la loi sur le parrainage, une révision du code électoral avalisée par l’Assemblée nationale dans un climat de forte contestation.

Le film insiste surtout sur ces rues vidées aux alentours de l’Assemblée nationale du Sénégal et à l’Université de Dakar, à force de barricades maintenues par une présence massive des forces de l’ordre, pour empêcher toute manifestation.

« C’est une forme de mise en silence de la voix du peuple, c’est le sentiment d’un citoyen lambda », explique le cinéaste.

Et pour l’illustrer ses propos, Seck montre la en face de l’Hémicycle où un couple dont les mains sont attachés brandit un sabre.

Pape Abdoulaye Seck apporte de l’apaisement à ces moments de fortes tensions par la lecture d’un poème de David Diop déclamé d’une voix calme contrastant avec le ton dramatique du film.

« Je ne voulais pas me limiter à ce militantisme, car ce n’est pas mon rôle en tant qu’’artiste. Il s’agit ici de tirer la sonnette d’alarme avec une certaine errance », fait valoir Seck.

Il dit travailler sur un projet beaucoup plus large intitulé « Jeunesse 221 », dans lequel le réalisateur « questionne la jeunesse pour appréhender ce que sera demain ».

Le jeune cinéaste formé à l’Ecole supérieure des arts visuels de Marrakech, au Maroc, compte déjà à son actif deux œuvres, dont « Sagar » (2015), consacré meilleur film des écoles au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco).

Il y a aussi « Yakaar », un film qu’il a consacré à la vie des migrants au Maroc en 2018.

Le troisième film sénégalais en lice, « Rencontrer mon père » de Alassane Diago, est en lice dans la catégorie long métrage documentaire des Journées cinématographiques de Carthage.

APS

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