Le Kankouran au Fouladou : Analyse d’un phénomène contrasté

Si l’anthropologie socio culturelle et éducative connait aujourd’hui un regain d’intérêt, cette situation est révélatrice  de la crise que traversent nos systèmes de valeurs, une variable très sensible qui nous soumet à l’exercice d’une réflexion et d’une imagination  assez  poussée.

Souvenez tout simplement de ces propos de Georges Balandier pour qui : « Toute étude qui se voudrait sérieuse des pratiques socio culturelles Africaines doit suivre une certaine approche dynamique car la complexité s’est emparée de nos comportements les plus quotidiens et nos réflexions doivent s’y adapter pour mieux explorer l’intelligence des faits ». Bienvenue donc à l’étude d’un phénomène assez intéressant au Fouladou, un phénomène qui a connu une évolution fulgurante ; le Kankouran.

Cependant, prudence car la réalité que nous allons analyser  peut  facilement dérouter le lecteur profane de par son caractère choquant, quand surtout on parle  de la mort d’une culture pour les anthropologues et hommes de tradition avertis cela peut vite inquiéter, car tout cela suppose la disparition d’un groupe social voire d’un peuple. Ce n’est pas moi mais plutôt Feu Léopold Sédar Senghor qui avertissait que : « La culture est au début et à la fin de tout développement ».

Il en est pourtant du phénomène du kankouran que beaucoup d’entre nous ignorent, bienvenue donc à la découverte d’une autre facette de la culture mandingue parce que dans la classification des phénomènes culturels autant que des instruments en Afrique noir le plus petit geste renvoie à un groupe social.

Bref, pour  vous épargner de toute cette digression encombrante, rafraîchissons un peu  les  mémoires. Le Kankouran, ou « Mama » de son nom authentique ou comme on a coutume de l’appeler dans le jargon culturel mandingue n’est pas comme on l’aurait cru un objet de curiosité. Il a certaines portées dont :

  • La portée historique : Dans l’imaginaire collectif de la société mandingue, et pour la petite histoire, le kankouran incarnait le couple « Pemba et Maie » appelé « mama », témoins immortels, gardiens de la mémoire et garants de la puissance vitale du peuple mandingue ;
  • La portée initiatique : Le kankouran est intrinsèquement lié à la notion d’initiation que Jean Pierre  Kaya définit comme étant : « un ensemble de savoirs, de techniques, d’exercices et de formules (prières, invocations, incantations etc.) que la culture met à la disposition de l’homme pour organiser son développement spirituel ».

Il s’agit d’une mise à l’épreuve de toutes les facettes de la vie de l’homme à l’effet d’assoir chez lui une certaine maîtrise de soi, de lui permettre de garder une harmonie avec lui-même et son entourage d’où une science de domestication  des tendances égoïstes et de transformation de la structure mentale de l’homme.

Tous les aspects de la vie (biologiques, psychologiques, caractères) sont soumis à la rigueur. Elle détermine une manière de s’alimenter, de parler à autrui, d’agir, d’utiliser ses pulsions, bref par cet exercice d’essai, idées, pensées et sentiments sont  soumis à un contrôle permanent de qualité. L’initiation est à la fois une période de rupture et un moment de consécration, un tremplin pour accéder à la vraie socialisation. Un véritable rite de passage à travers lequel le groupe en question vit l’expérience des forces de régulation sociale, dans leur intelligence globale et acquiert du coup dans l’accession à la qualité d’adulte, les instruments de sa participation au pouvoir social, à travers son statut  et sa localisation dans le système du groupe social. Toutes les étapes de cette douloureuse épreuve sont confinées dans le souci de mieux maîtriser la généalogie des ancêtres et de s’intégrer au groupe.

Il s’agit d’expurger de toute conscience les tendances individualistes et égoïstes pour imprimer au groupe des initiés la marque du partage et l’esprit de la reconnaissance et du pardon. En ce sens, dira le professeur Collomb : « Ce qui est visé ici c’est bien, et tous les rites le soulignent, l’abandon définitif de la relation duelle singulière, infirmité de l’homme à sa naissance, pêché originel, pour une autre solution qui évacue l’égoïste, fermé sur lui-même, dominateur, centré sur ses propres intérêts et de sa famille, pour faire place à l’être ouvert, solidaire des autres, en communication et en relation avec tous les autres et le cosmos ». 

A Kolda par exemple le phénomène « Grand Dioudiou «, une sorte de retraite spirituelle et qui abrite près de cent (100) à cent cinquante (150) initiés sans distinction de race, d’ethnie, ni de langue s’inscrit dans le cadre cette initiation appelée à renforcer la cohésion sociale, la solidarité de groupe le tout sur fond d’endurance, d’obéissance.  La sortie de ce lieu extrêmement sacré marque la renaissance des initiés, supposés purifiés des souillures de l’adolescence et surtout protégés contre toutes forces maléfiques.   

  • La portée intégrative :

Une des finalités de l’initiation est de maintenir la dynamique du groupe, de renforcer la cohésion sociale entre les différentes classes d’âge et d’assurer par l’exercice du contrôle et de la protection la sécurité des individus.

  • La portée psychothérapique :

Avec tout le rituel qui accompagne le Kankouran, il y a là un objectif de régulation des tensions sociales, individuelles, de protection de l’équilibre social et de la santé mentale du groupe contre certaines dérives d’ordre mythiques qui trouvent souvent leur compte à l’occasion de tels événements. Ainsi, la mort d’un initié était considérée ici comme un signe de consécration pour les auteurs. Ce qui du coup augmentait leur aura et leur hiérarchie dans la nomenclature de la sorcellerie.

 La question qui nous interpelle est finalement la suivante :

De tout ce que nous avons dit ici, que reste t-il du Kankouran ? Un simple masque livré à la vindicte populaire, devenu le jouet des couches sociales les plus profanes tant l’historique de cette réalité s’est de nos jours fondue dans les méandres de la modernité et d’une mondialisation qui insoucieuse de la sacralité des faits a pris au dépourvu toutes les cultures. Ce qui était jadis accompagné par des adultes d’un certain âge est aujourd’hui un spectacle pour enfants. Pour s’en rendre compte, il suffit de remarquer l’ambiance de fêtes de grandes vacances, les « lavages ». Ce que le Kankouran garde à l’heure actuelle comme survivance c’est uniquement sa portée communautaire et qui parfois se mêle à la violence de rue, au banditisme et à un système de vol organisés et qui fait le lit de notre actualité locale entre juillet et octobre, moments propices pour ces divertissements.

La nature dit-on a horreur du vide, il est à craindre que  la construction du complexe sportif régional de Kolda qui a presque duré 3ans a crée un vide en terme de moment et d’opportunité d’épanouissement de la jeunesse. Ce hiatus a quelque part détourné et amplifié le phénomène du kankouran où se retrouve presque tout le monde et où la musique rivalise avec le Diambadon (danse des feuilles), une autre facette de ce phénomène.

Ainsi, quand le  moderne se mêle au traditionnel cela devient un cocktail de comportements difficilement repérables comme il en est le cas à Kolda. Les mobiles sont nombreux et c’est pourquoi nous n’en retiendrons que les plus tendanciels comme les changements sociaux, la crise du système familial et du lien social, la problématique du logement, la conquête matérielle, la perte d’honneur, l’évolution forcée vers de nouvelles formes de sociabilités, le caractère rétrograde de certaines valeurs culturelles qui n’ont pas épargné, le Fouladou.

Processus normal ou accident de l’histoire, faut –il se réjouir ou regretter cette mutation ?

L’interrogation nous conduit à poser un nouveau paradigme dans l’analyse du phénomène mais aussi à poser de nouvelles questions :

Peut-on sous-tendre l’idée que nos cultures sont exemptes de faiblesses ? Ne faut-il pas réformer certaines de leurs facettes pour les adapter aux exigences de nos besoins ?  Notre système éducatif par exemple en ruine gagnerait sur toute la ligne à s’inspirer de l’éducation clanique au moins sur deux aspects ; d’abord par rapport à l’esprit qui l’anime ensuite sur la base de la pédagogie qui l’anime.

  • La forme de socialisation préconisée à travers les groupes d’âge n’excluait pas l’éclosion des talents mais elle réprimait toute forme d’égoïsme, de rivalité mesquine et d’ambition démesurée que la mondialisation encourage aujourd’hui ;
  • Loin de promouvoir la solidarité et l’entraide, nos lieux de socialisation (famille, école, lieu de travail) sont devenus des champs ouverts aux conflits de tous genres. La notion de classe d’âge correspond à ce que nous appelons de nos jours les « camarades de promotion » avec toute la charge affective et sympathique que regorge cette expression ;
  • Nos pédagogues les plus talentueux cherchent vaille que vaille à restaurer cet esprit qui n’a pas seulement une valeur au plan de l’assimilation des connaissances mais qui est propice à favoriser l’humilité et l’esprit d’entraide si indispensables dans la vie de tous les jours.

NB : La notion de kankouran nous ne l’avons pas utilisée ici comme un simple masque, cette perception peut paraître réductrice de la réalité considérée qui est un phénomène social-total, un cérémonial ou un rituel mettant en branle toute notre vie.

Ghansou DIAMBANG,
Sociologue et Travailleur Social à Enda Santé Kolda
77 617 48 12

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