Léopold Sédar Senghor, s’exclamait, au milieu de ses discours : « C’est ça le Sénégal (Li mooy Senegaal) ! ». Il s’exprimait ainsi pour magnifier ce qui était pour lui une religion et le ciment d’une Nation balbutiante : « le commun vouloir de vie commune ». La République quinquagénaire aujourd’hui n’a pas enfanté que des citoyens qui ont assimilé la leçon. Parmi les derniers de la classe : Bécaye Diop, ci-devant ministre de l’Intérieur, censé être le garant de l’intégrité du territoire et celui du traitement équitable des différents cultes pratiqués au Sénégal. Bécaye Diop pyromane ? Fauteur de troubles ? Quel paradoxe de la part du « premier policier sénégalais » !
Monsieur le ministre, dans une de vos dernières saillies, parlant des émeutes scolaires de Sédhiou, vous déclarez sans sourciller : « si c'était ailleurs, j'aurais ordonné aux forces de l'ordre d'ouvrir le feu sur les élèves ». Demain si un seul policier ouvre le feu « ailleurs » sur des élèves ou sur tout autre citoyen, sachez que vous en serez tenu pour responsable. On se souvient encore de votre malheureuse sortie devant une Assemblée nationale bouche bée sur l’affaire de l’agression policière contre les journalistes Boubacar Kambel et Karamoko Thioune. Et ce qui devait arriver arriva. Alors que vous étiez ministre des Forces armées, un gendarme tirait sur un mareyeur. Pour tout lot de consolation à la famille éplorée, des larmes de crocodile versées par vous, donneur «d’ordre d’ouvrir le feu ailleurs » ! Non. Vos propos tenus à Sédhiou sont d’une gravité sans limite. Et même ! A supposer qu’il ne s’est agi que d’une maladresse, que vos propos aient été mal interprétés (c’est la mode, mon œil !) ou que vous vous seriez prononcé en tant que simple citoyen (monsieur Diop, rendez-vous compte que vous êtes un ministre d’Etat !), cela ne vous dédouane nullement pas.
Demain, un seul fils du Baol, du Fouta, du Cayor, du Ndiambour ou de quelque autre région de notre pays, tomberait sous vos balles sélectives et régionalistes, nous n’inventons rien puisque c’est vous-même qui le dites, qui ne serait pas fondé à croire qu’elles viennent de vos ordres sélectifs ? Et bonjour une guerre… de région ! Voyez bien, monsieur le ministre où est-ce que vous pourriez mener le pays. Comme si l’idiote et interminable guerre en Casamance ne suffisait pas à notre malheur… Multirécidiviste infatigable, vous nous servez encore un discours confrérique (ment) et confessionnelle (ment) dangereux à Touba. « Touba, affaire bi fi la». Touba ne veut sûrement pas de ce langage discriminatoire et au ras des pâquerettes. Ceux qui ont réagi en vous déclarant persona non grata à Tivaouane et dans tout « ailleurs » religieux (il faut s’attendre à ce que d’autres emboîtent le pas au Réseau des jeunes cadres tidianes) n’ont certainement pas tort.
La question n'est même pas de savoir s'il faut ou pas que vous démissionniez du gouvernement, mais que faites-vous encore au gouvernement ? Cette question, nous la posons surtout…au Chef de l’Etat.
A Touba, tout ne va pas pour tous ceux qui s’en réclament. Les dernières déclarations de Serigne Modou Kara ne sont pas non plus en phase avec la belle symphonie religieuse et confrérique qui a marqué la 125ème édition du Grand Magal. «Désormais, tout Président qui ne se plie pas à la volonté de Touba, ne gouvernera pas le pays comme il le souhaite. Nous ne laisserons plus le pouvoir aux mains de n’importe qui.»
Ces menaces à peine voilées, servies devant la presse par le président du Mouvement pour l’Unicité de Dieu, sont la fausse note de la mélodie qui est loin, de ce point de vue spécifique, d’être divine. En plus du statut spécial demandé pour Touba, Serigne Modou Kara menace : « Je veux que le président Abdoulaye Wade donne un statut spécial à Touba avant qu’il ne quitte le pouvoir. Même s’il ne le fait pas, tôt ou tard, Touba aura son autonomie». Et pourquoi pas son indépendance, devrait- on ajouter. Du « statut spécial » de la Casamance le politologue Babacar Justin Ndiaye avait « osé » en parler devant le président Wade, mal lui en a pris. Justin n’est pas Kara. Ou on se trompe ? En attendant la réponse, osons espérer que les héritiers et les fidèles de Cheikh Amadou Bamba ne voient pas Touba, hors d’un Sénégal un et indivisible. Nous entendons déjà crier : « haro sur le baudet ! » ou « tuez-le, il a blasphémé ! » Acceptons la posture couchée sur l’autel du sacrifice si nous devons mériter le sort de victime expiatoire !
Notre République n’a que trop souffert des écarts de langage et de comportements de certains de ses dirigeants. Malheureusement, quelqu’un comme Bécaye Diop n’est que le dernier qui a parlé. L’espèce prolifère depuis quelques années. Ce « peuple » constitué d’hommes et de femmes en totale ignorance de l’hygiène républicaine, étend comme une pieuvre ses tentacules au cœur de la République. Les monstres se révèlent à nous tous les jours. Il est temps de les extirper et d’arrêter leurs dérapages. C’est une question de vie ou de mort pour cette nation.
MAMOUDOU I. KANE, DIRECTEUR DE LA RFM
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