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Les carnets de la GUINÉE "Mandat-douane-Labé" - 24 heures de route pour 400 km

La Guinée est aujourd’hui à la croisée des chemins comme le souligne son Premier ministre Kabiné Komara. Un pays riche en potentialités, mais pauvre en réalisations. Un paradoxe qui s’illustre par un vécu des plus difficiles, mais aussi par une violation systématique des droits de l’homme et du citoyen. Une situation exacerbée par l’arrivée d’une junte militaire au pouvoir au lendemain du décès de Lansana Conté (un autre militaire), en décembre 2008. L’avènement du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) avait suscité beaucoup d’espoir. Le pays de Sékou Touré, qui avait dit « Non » au général De Gaule, traverse une crise sans précédent, mais l’espoir est aujourd’hui immense de voir le pays sortir de ce guêpier avec la volonté du dorénavant président, le général Sékouba Konaté. Le Soleil vous invite à la lecture des Carnets de Guinée. Sources Le Soleil

Notre reporter a choisi de rallier la capitale guinéenne, Conakry, par la route. Il nous fait découvrir dans cette première partie, de Mandat-Douane (Sénégal) à Labé, un voyage très mouvementé, tout en nous faisant partager le sort de milliers de Guinéens qui empruntent quotidiennement ces routes ou ce qu’il en fait état. La libre circulation des personnes et biens n’est pas encore chose aisée sur ces voies latéritiques où il faut près de 24 heures de route pour 400 km. Avec une utilisation du « Je » non pas majestueux, mais pour rendre son vécu.

Une belle matinée de dimanche en perspective. Pas de grand monde à l’escale de Mandat-Douane en terre sénégalaise. Un lot de véhicules attendant des voyageurs. Des rabatteurs se ruent pour me demander quelle est ma destination. Je prends un ticket et attend sagement que le véhicule soit plein.

Il me faudra prendre mon mal en patience même si on m’indique qu’il ne reste plus que deux places. Trois tours d’horloge. Deux jeunes demoiselles assurent être là depuis la veille, à 17 heures. Je pouvais donc aller me restaurer. Au retour, miracle : le véhicule « 7 places » avait fait le plein. Plutôt que d’un « 7 places », on devrait le qualifier d’un « 10 places ».

Deux personnes devant avec le chauffeur, quatre au milieu et trois derrière. Ce n’était pas fini : un jeune garçon d’une dizaine d’année était allongé dans la malle arrière et un adolescent sur le porte-bagages pourtant fort rempli. Je jette mon dévolu sur la banquette arrière que je rechigne pourtant à prendre habituellement.

« 10 et non 7 places »

14 heures à l’horloge en ce dimanche 20 décembre. Labé, l’une des plus importantes villes guinéennes, capitale du Fouta Djallon, est la destination du véhicule et escale pour certains passagers. Le chauffeur démarre en trombe, mais il a fallu l’assistance de ses collègues pour que le véhicule s’allume. Je m’interroge sur ce « voyage découverte », sur la réelle capacité du véhicule de nous amener à bon port. Les deux jeunes filles de réclamer, devant l’incertitude du voyage et l’état du véhicule, une autre voiture.

Les autres collègues du chauffeur de rassurer la dizaine de passagers. Le chauffeur, Mama Djan, teint clair et taille moyenne, est de bonne humeur. Mais surtout heureux d’avoir fait le plein et de pouvoir s’adonner à sa passion : la conduite. Il m’avoue être resté deux semaines à Mandat-Douane avant de pouvoir embarquer des passagers. « Les voyageurs ne sont pas très nombreux en ce moment, avec la situation confuse du pays. Il y a aussi le fait qu’il y a beaucoup de véhicules de transport. Chacun attend son tour avant d’embarquer des clients », m’avoue-t-il.Le corps carrément incliné à gauche, la tête presqu’à la fenêtre, Mama Djan conduit sa guimbarde. Il enfourche avec force, sa boite à vitesse, gêné qu’il était par ses deux clients de devant. L’un essaye de s’ajuster pour lui faciliter la manœuvre.

Des coups d’œil furtifs aux rétroviseurs extérieurs. Celui de l’intérieur ne doit lui servir à rien avec le trop plein de monde. Je n’enviais pas les quatre passagers du milieu même si ma position n’était pas aussi enviable. Trois hommes et l’une des jeunes filles, fort heureusement de très petite et à la taille frêle. L’astuce est pour les passagers que les uns s’accoudent et les autres aient un peu le buste en avant.

L’autre jeune fille, de forte taille, et un handicapé physique sont mes compagnons de derrière et m’entourent.

Nous sommes deux Sénégalais : un homme d’une cinquantaine d’années, enveloppé d’un immense « baye lahat » qui cache un physique fort tout en révélant son « identité mouride » et moi-même. Le disciple de Bamba et guide religieux est en partance pour Touba. Pas la ville sainte sénégalaise, mais celle guinéenne, réputée également très sainte. Il est également détenteur d’un passeport diplomatique qui doit lui faciliter le voyage avec les nombreux barrages routiers.

Le soleil ne décline pas encore et ses rayons nous tape dessus tout en nous renvoyant ses reflets. Aussi, la concentration humaine et la promiscuité pèsent. Un léger mieux avec l’oxygène qui nous parvient avec l’abaissement des vitres.

Le chauffeur avale les kilomètres sur la route goudronnée jusqu’à la cité religieuse de Madina-Gounass où il fait halte pour quelques minutes. Mama Djan a pourtant le culot de vouloir embarquer un client à qui il réclame 7000 francs CFA dans la ville sainte. « Ou le mettras-tu ? », se demandent instantanément les passagers ? Dans la malle, répond, tout ironique, l’un d’eux. Il finit pourtant par embarquer deux clients à l’escale.

Route dégradée

L’un rejoint le porte-bagages et le second va devant. Arborant le maillot de l’ancien international italien, Christian Vieri, le chauffeur, tel un compétiteur, continue d’afficher un sourire narquois. Et de s’enfoncer sur la voie latéritique.

L’abondance des herbes et arbustes brûlés par le soleil d’après hivernage, renseigne sur la bonne pluviométrie de la zone. Le temps des récoltes a sonné et le véhicule se dirige inéluctablement en territoire guinéen. La végétation se densifie et les arbres se font plus ombrageux. La route se dégrade aussi. Les zigzags sont continus et le chauffeur n’arrive pas à rouler sur une ligne droite. Il va d’une voie à l’autre, évitant petits trous, nids de poule, mares boueuses.

De petits singes montent sur les arbres, à l’approche du véhicule. Quelques vaches semblent ne point se soucier de la voiture. Comme le chauffeur qui ne fait que ralentir sans arrêter sa progression. Pas de panneaux de signalisation sur la route ponctuée de virages qui se font de plus en plus fréquents. L’horizon est formé de touffes d’arbres et de masse latéritique.

On atteint bientôt le poste de contrôle de Koulountou, toujours en territoire sénégalais. Il faut présenter les pièces d’identité. Mama Djan met les bouchées doubles comme pour se rattraper de ses différentes haltes. « Le chauffeur est chaud », apprécie mon voisin handicapé. Il me révèle qu’il vend des cartes de crédit téléphonique à Dakar. Et va en Guinée pour ramener l’épouse d’un ami. Il manifeste son désir d’obtenir la nationalité sénégalaise. « Pourquoi », lui interroge-je ? « Parce que « je suis assis » (comprenez installé) là-bas avec mon épouse », me rétorque-t-il.

Par endroits, les arbres sont coupés pour produire du charbon. Ce qui a le don de provoquer l’ire de ma voisine. Elle se désole : « il n’y a plus de forêt ». Elle se retourne très souvent pour prendre des nouvelles du jeune garçon, qu’elle a placé sous son aile protectrice, dans la malle.

Le jeune homme installé dans la malle ne se plaint pas et semble vivre avec bonheur l’expérience. « Sa mère », comme se définit ma voisine, me révèle qu’il a accepté cette position contre le paiement d’une somme modique. Je lui indique que ce n’est pas humain d’embarquer ainsi des passagers. Mais ici, l’essentiel est de partir et Mama Djan n’est pas le seul à surcharger son véhicule. C’est même la règle.

Identité ou 5000 francs

De petits hameaux sont traversés en toute vitesse. Le véhicule continue d’avaler les kilomètres. Mboundou Fourdou, Sambaïlo sont atteints. Il faut à chaque fois descendre du véhicule, se présenter aux postes de police et de douane, montrer sa pièce identité. Si on n’en dispose pas, il faut payer 5000 francs guinéens. Mon ami handicapé ne descend jamais du véhicule. Et à chaque fois qu’un agent de loi le découvre, le chauffeur explique son handicap. Quelque part, un agent le retrouve et lui dit que son handicap n’est pas un motif valable pour ne pas détenir une pièce d’identité.

La route n’en finit pas de se dégrader et le soleil de décliner progressivement. Pourtant, au poste frontière, une borne renseigne sur la distance qui nous sépare de Labé : 328 km. Un tableau indique également la réalisation prochaine de la route entre le Sénégal et la Guinée. Le financement serait déjà acquis. Une route empruntée par des milliers de passagers.

Plus on s’avance, plus les montagnes vertes s’approchent. Des massifs montagneux, des plateaux offrant un panorama splendide. Un paysage pittoresque. Des maisonnées dans les cuvettes et sur les flancs des montagnes. La fatigue se fait sentir et il faut souvent changer de position pour soulager les membres ankylosés. Le passage du véhicule fait soulever une masse poussiéreuse. Tout comme les autres véhicules roulant en sens inverse.

Féerique paysage

Bientôt, nous atteignons la première grande agglomération : Kundara. Des villas sont en construction, le centre-ville est en effervescence malgré l’heure crépusculaire. Les motos sont très nombreuses. Le chauffeur en profite pour demander aux passagers de se restaurer, le temps de faire une course. Il reviendra presqu’une heure après. Le temps d’ingurgiter un morceau, il reprend la route. Le véhicule sera encore poussé pour démarrer.

La fatigue se lit sur les visages et certains passagers sont dans les bras de Morphée.

A 21 heures, nous nous séparons du chef religieux sénégalais au passeport diplomatique, dans un petit bourg où il n’y a pas d’électricité. Quelques lueurs de bougies. Ici, chacun a sa lampe torche. Le chauffeur le confie aux bons soins de quelques habitants. Il pourra continuer sa route sur Touba à partir de cette escale dès le lendemain.

Nous arrivons à Bantala avant minuit. C’est ici qu’on traverse le fleuve Bafi. Il faudra attendre le lendemain matin pour prendre le bac. Le froid extérieur me dissuade de sortir du véhicule. Je m’endors comme les autres passagers.

Bac manuel, eau dans les soutes

La fraîcheur nocturne est aigue et perce la peau. Pas de couverture. Il faut se blottir dans son coin. Je me réveille à 4 heures du matin et me décide à sortir du véhicule pour faire les trois dernières prières de la journée. Je découvre alors un lot de véhicules stationnés, attendant le petit matin pour la traversée. De petites tentes sont alignées et certains y sont pour chercher un peu de chaleur avec le feu de bois. Ce sont de petites gargotes en somme. Un petit déjeuner très matinal est servi sur commande. Après mes prières, je guette avec impatience la levée du jour. Le temps continue de dérouler sa marche inéluctable.

8 heures du matin. Le bac a un rythme lent. Il est quasiment manuel. « Ce n’est qu’en Guinée qu’on voit encore de pareils bacs. Même en Sierra-Leone, il y a un pont sur le fleuve », dénonce un jeune d’une trentaine d’années.

Le bac a repris service et vient vers nous. Il est tout manuel et ses conducteurs sont obligés de ressortir de l’eau de ses soutes. La progression est lente. Il faudra cinq minutes pour effectuer la traversée du fleuve qui ne fait même pas 30 mètres de large. Il est vrai qu’un pont permettrait aux voyageurs de gagner du temps.

Les passagers se bousculent pour monter à bord. Quatre petits véhicules tiennent sur le bac. Mama Djan demande encore de l’aide pour faire démarrer sa bagnole. Il nous faudra deux heures trente de route pour atteindre notre première escale : Thianguel Bori.

Les passagers peuvent à présent prendre le petit-déjeuner. Les barrages se font encore plus nombreux. Maintenant, les hommes en tenue sont lourdement armés et affichent des mines sévères. La fatigue est générale.

« Ce pays n’est pas travaillé » se désole mon voisin comme pour dénoncer la durée du voyage. Pour lui, c’est parce que la route n’a pas été goudronnée que les voyageurs vivent ce calvaire.

Epargnés jusque-là, nous faisons face à des problèmes mécaniques à quelques kilomètres de Labé. Le moteur du véhicule chauffait.

Le passager sur le porte-bagages, qui faisait office d’apprenti, court chercher de l’eau dans de petits cours d’eau pour nous tirer d’affaire.

Mama Djan débranche par-ci des câbles et ajuste par-là des relais. Une attente de 45 minutes avant que nous puissions mettre cap sur Labé qui s’offre enfin à nous un peu après 14 heures. 24 heures de route pour moins de 4OO km. Le parcours de combattant était fini. Ouf !

LABE-CONAKRY VIA MAMOU : 19 barrages à franchir à coup de francs guinéens

Dix-neuf barrages sont érigés entre les villes de Labé et Conakry. Le célèbre « 36 », à l’entrée de Conakry, reste néanmoins le plus connu. Sis à côté de la commune de Kaloum, le kilomètre 36 était la voie d’accès au palais présidentiel de Lansana Conté.

En ce jour de Noël, je mets cap sur Mamou, ville carrefour entre les quatre régions naturelles de la Guinée. Mamou, dans le Fouta Djallon, permet également d’atteindre facilement la Sierra Léone et le Libéria. J’avais déjà sacrifié à la traditionnelle prière du vendredi dans la mosquée de Karamoko Alpha de Labé.

Cette fois-ci, une bonne dame de la haute société a payé le prix de deux places pour s’installer toute seule au siège avant. Avec sa taille « drianké », elle tiendrait difficilement avec un autre passager même si la route était goudronnée et le trajet plus court. Un autre vieux choisit aussi de payer, à quatre jours d’intervalle, les deux places de Mamou à Conakry.

Les massifs montagneux, les vallées et cours d’eau sont encore au rendez-vous entre Labé et Mamou. Les virages sont en grand nombre. Je me demande, en mon for intérieur, quelle capacité de concentration devait faire montre le chauffeur pour rouler sur une route aussi sinueuse, fréquentée aussi par des camions gros porteurs. Effectuant quotidiennement deux fois le trajet Mamou-Labé, le chauffeur ne veut pas perdre de temps. Très complice avec certains gardes armés des postes barrages, il choisit de toujours les soudoyer en leur glissant des billets de banque. Pour ne pas perdre de temps et exposer les clients au contrôle d’identité.

A un poste, son complice lui ouvre la voie qu’il traverse quand un jeune gendarme, arme à la main, lui apostrophe de s’arrêter. « L’autre m’a contrôlé et ouvert le passage », proteste le chauffeur. « Je suis son supérieur et « le logis chef » (comprenez le maréchal de logis) », lui tance le MDL. Son subalterne lui avoue que tout est ok.

Ailleurs, c’est le capitaine, tranquillement assis sur la voie et certainement chef de poste, qui demande à son homme si le chauffeur a donné (de l’argent).

Le chauffeur, habitué de la route, fonce sur Mamou. Les virages se multiplient. Une jeune dame, assise à mes côtés, au milieu, est sous le choc des vertiges. Ses vomissements salissent mon pantalon. Elle contamine une autre jeune fille qui vomit également. Nous intimons au chauffeur de s’arrêter, mais il préfère arriver à une cours d’eau.

La première à avoir vomi révèle avoir un début de grossesse. Elle se confond en excuses et veut nettoyer mon pantalon. Je lui répète que ce n’est pas nécessaire.

Elle continuera encore à vomir à faibles doses et à tousser. Pita, Dalaba sont traversées en toute vitesse.

Mamou s’offre à notre horizon, après 2 heures de route. Les fausses amitiés du chauffeur ne résistent pas à tous les barrages. Au dernier barrage avant la ville, un agent veut contrôler les bagages. Le chauffeur s’emporte et s’en prend vertement à lui. Nous jouons les intermédiaires. Nous disons à l’agent qu’il y a un malade parmi les passagers. L’homme en tenue sermonne le chauffeur qui, note-t-il, devrait savoir comment parler à un homme assermenté.

En reprenant la route, le chauffeur se défoule, mettant à jour la colère quotidienne qu’il rumine : « ils ne veulent que de l’argent. Le contrôle des passagers et des bagages est bien le cadet de leur souci. Il voudrait simplement que je lui donne de l’argent et me faire perdre du temps ». Entre Mamou et Conakry, un jeune homme est rabroué plusieurs fois. Son tort ? Il voyage avec une carte de membre d’une association. Evidemment, ce document ne peut, en aucun cas, être une pièce d’identité. « Qui a raison ? C’est toi ou moi ? », oblige un militaire à trancher dans la ville de Coya. « C’est toi qui a raison », reconnaît le quidam. « Si j’ai raison, tu donnes 5000 francs alors », répond l’agent sur un ton ferme. Il finit par pardonner.

Il est plus juste de dire que ce racket des voyageurs par les hommes en tenue de Guinée, est une chose courante sur les routes de l’Afrique de l’Ouest (du Sénégal au Niger et de la Mauritanie en Cote d’Ivoire). Il m’a été très souvent donné de voir une telle attitude dans ces pays.

Il n’a pas été difficile pour le journaliste que je suis de voyager. Je me suis vu souvent réclamé 5000 francs guinéens après présentation de ma carte d’identité sénégalaise. Mon ordre de mission et ma carte de presse m’ont toujours tiré d’affaire.

A SUIVRE

 

ENVOYÉ SPÉCIAL IBRAHIMA KHALILOULLAH NDIAYE

 

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