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Aïssatou Diamanka-Besland

Dakar, 1-er nov (APS) - "Patera", le deuxième roman de la Sénégalaise Aïssatou Diamanka-Besland, est une réflexion subtile sur les rêves d’Occident des compatriotes de l’auteur, parti d’une histoire personnelle, intime, pour traiter de l’émigration, sensibiliser sur ce phénomène jugé destructeur en montrant "le vrai visage" méconnu ou tu de l’Eldorado.

 

 

D’un traitement intimiste du chagrin d’amour que Soukeyna, l’héroïne de ce roman de 216 pages, essaie de dompter, en lien avec un "passé rempli d’espoir déchu et d’amour fané", l’auteur en arrive à parler de la tragédie de l’émigration, en arrière plan et en toile de fond, sans le fard de jugements pouvant paraître excessifs.

Il faut donc partir de Soukeyna, une étudiante en droit à l’université de Dakar qui aspire à une autre vie que celle de sa mère. Pour cela, elle se pose des questions sur sa vie, le statut des femmes dans une société où l’autorité masculine est très présente.
L’amour de Babacar l’amène à passer outre tous les interdits et à commettre l’irréparable, c’est-à-dire perdre sa virginité. Les choses s’accélèrent dans sa vie mais dégénèrent. Babacar doit partir en France pour finir ses études. Mais à Paris, il tombe amoureux d’Hélène qui lui donne une métisse. Cet amour fou et passionnel l’oblige à se séparer de Soukeyna qui se retrouve toute seule face à son destin.

Tout porte à croire que la blessure intime de Soukeyna, née de la perte de cet amoureux qui a fait d’elle avant l’heure "une femme dans la société des interdits éternels", est la condition sine qua none d’une parole libérée, amenée du coup à conter la souffrance du monde, les affres de l’émigration comprises dans une sorte de "quête de vérité et de rétablissement de l’ordre des choses".

"Ecrire pour espérer", se justifie la romancière. "Raconter le monde, les choses immondes de ce choc d’ondes (…). Entendre. Ecouter. Recevoir. Comprendre. Comprendre la nature humaine intrinsèquement étriquée de bizarreries. Un retour. Un retour en soi. Un retour à l’écriture", qui fait de l’auteur "la voix des sans voix".

L’inspiration venant de cette souffrance première, l’auteur se découvre éveilleur de consciences endormies par une "envie de fuir le pays à tout prix", se trouve une vie aboutie de fin critique des mœurs, tares et pesanteurs sociales, autant de freins méconnus de l’évolution idéale de la société.
Par le biais d’un mélange qui fait confondre en une seule histoire vie intime de l’auteur et trajectoire de son héroïne, Aïssatou ou Soukeyna se retrouvent, comme s’il s’agissait de la même personne, à "dire les non-dits, les peu dits et les pas dits" encore des tragédies de l’émigration ou de la vie tout court.
Par exemple, le roman publié aux éditions Henry se fait un devoir de "parler de la misère sociale quotidien" en Occident, des "gens qui meurent de faim et de froid sans personne pour leur venir en aide", de "nombreux Français de souche qui dorment sous les ponts et les autoroutes", des "SDF à l’abandon dans les rues de Paris, de Barcelone, de Rome…".

Il s’agit pour la romancière de faire en sorte que les jeunes "continuent de croire en l’espoir, mais pas en un espoir importé. Et pour que ces espoirs ne soient pas tournés vers l’extérieur, il faut une révolution sociale, c’est-à-dire une bonne gestion des affaires publiques. Un développement sans conteste, et la naissance d’une nouvelle vision africaine du développement".

Le propos porté haut par la densité des convictions, plus loin que les idées seules ne le permettent vraiment, et au-delà des apparences et des évidences, l’auteur contre l’histoire de son héroïne, à partir des irradiations d’une révolution intérieure contre l’injustice de son sort propre et contre le poids des traditions d’une société aussi ouverte sur un "monde globalisé-analysé-analysé" qu’elle peut être fermée sur bien des points.
Va alors pour la dénonciation des affres de l’émigration clandestine, en partant de l’idée réaliste, puisque parfaitement raisonnable, que le bonheur de l’Afrique, "ce n’était pas de voir ses enfants mourir, de cette façon indigne". Une vérité évoquée avec des relents féministes, pour dire le sort de ces "semi-célibataires avec ces maris-papillons à distance, à la recherche de je ne savais quoi".

Alors que "la dignité se perdait" et que "des générations entières (sont) sacrifiées", "il y avait urgence à démontrer cette désinformation qui prétendait que les femmes devraient être soumises ou qu’une fois en Europe, la vie était un paradis", selon l’auteur.

Or, constate la romancière, "c’était entré dans les mœurs. Les femmes qui attendaient trouvaient la situation normale", quoique la longue absence du conjoint fait que la vie devient "dure à supporter pour ces femmes sans voix, sans droit". Autre fausse évidence : "partir en Europe était un signe d’ascension sociale, en revenir était la validation de cette ascension".

Pire, explique la romancière, "cette envie de fuir le pays à tout prix n’était pas nourrie que par les jeunes hommes. Cette soif d’ailleurs, par extension, suscitait chez les jeunes filles des envies de convoler avec des hommes qui y vivaient. Une nouvelle façon de solliciter la mort en douceur : donner leur vie à ces émigrés frimeurs qui ne leur assureraient même pas un bon avenir".

Il n’est donc plus étonnant, au-delà du drame visible au quotidien de ces "femmes mariées-laissées-délaissées", de voir les salles de cours à leur tour se déserter, "la recherche du hasard" l’ayant emporté sur celle du savoir, fait-elle remarquer.

Le dernier propos du roman, c’est de "permettre aux Sénégalais, voire aux Africains en général, de ne plus prendre des pirogues, de ne plus perdre leur vie. Permettre à ces jeunes filles de ne plus faire la chasse à l’homme venant de France, d’Italie, d’Europe ou des Etats-Unis pour se faire épouser. Rétablir la dignité" des citoyens.
Cela dit, la douleur née de la perte de l’aimé, happé par les mirages de l’émigration, autorise toutes les audaces de l’auteur qui, partant, se paie le luxe de se pencher sur l’influence et la force d’une tradition se plaisant, la plupart du temps, à imprimer des orientations contraignantes sur la trajectoire de bien de destins individuels.
 

Aïssatou Diamanka-Besland, 37 ans, vit depuis 1999 en France où elle prépare actuellement une thèse de Sciences politiques sur l’intégration des immigrés à l’université Paris X Nanterre. Outre "Patera", elle est l’auteur, en 2007, d’un premier roman intitulé "Le Pagne léger" (Editions Henry). Elle a également coécrit "Requiem noir" avec Pierre Lunel, ancien Président de l’université Paris 8.

Commentaires  

 
#1 08-11-2009 19:00
J\'espère que bcp de nos compatriotes essayeront de se procurer ce roman car derrière la fiction romanesque, c\'est une vrai expérience que vivent jour et nuit les hommes et les femmes de notre Afrique à la fois si loin et si prés de chez eux.
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#2 17-01-2010 18:16
« Ouvrir les frontières serait un autre idéal pour briser les tabous de l’interdit. Qu’il n’y ait plus de zone de non-droit pour la migration des peuples ! Donner à chaque citoyen du monde la possibilité de vivre dans le pays de son choix ». (p. 168)

Les mots ne sont pas neutres. En cause, ce refus d’altérité dont le monde occidental est coupable. Babacar, jeune avocat, n’est pas admis dans la famille d’Hélène qu’il a épousée : « C’était une offense que leur fille convie une personne de couleur dans la famille ». (p. 36)

Refus d’altérité relevant d’une démarche essentiellement raciste. C’est toujours le monde occidental, le monde blanc que l’on oppose au monde de couleur. Notion d’occident. Produit d’une idéologie ne recouvrant aucune réalité géopolitique culturelle et même économique- où classer le Japon, pays de couleur hyper-développé ? Soukeyna, la narratrice , délaissée par Babacar, au profit d’Hélène, s’exclame : « Moi, cette autre, je suivais mon destin vers les eaux troubles de l’Europe blanche ». (p. 91)

Voilà Soukeyna plongée dans le langage infra-culturel occidental, langage aliénant ne reposant sur le support anthropologique d’aucun peuple et qui à ce titre ne véhicule aucun sens. Soukeyna, comme les héroïnes de Marie Ndiaye, garde sa dignité et en plus la fierté d’être africaine : « Oh ! Chers frères, l’Afrique n’est pas un continent pauvre ! Evitez les pirogues ‘ les pateras ‘ et restez-y (…) Un continent ne peut rester pauvre et regorger de diamants, d’or, de cuivre, de fer, de caoutchouc ». (p. 99)

Soukeyna refuse l’aliénation occidentale qui menace les africains en France. C’est que la civilisation occidentale est factice, elle aliène la personnalité de celui qui l’utilise. Alors la narratrice nous emmène dans son combat pour la vérité. On est mieux au pays. En France on est malheureux, comme d’ailleurs bien des français. Il ne faut pas risquer sa vie sur ces pateras dans une illusoire tentative vers un pays de cocagne.

Aïssatou Diamanka-Besland dans son opération vérité n’épargne pas les siens. Description d’une société phallocrate où la femme soumise souffre sans rien dire. Son héroïne, abandonnée par Babacar trouve une force nouvelle : « Devenir. Etre. Dompter le Mâle. Terrasser leurs lois et leurs manigances. Agir ! Boul-fâlé ! oui boul-fâlé parce que, moi aussi, j’avais le droit d’avoir des droits » (p.19). La révolte conduit la narratrice à devenir porte- parole des « sans-voix » qui s’engouffrent dans les eaux profondes de l’océan. On pense à Victor Hugo :

« Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus
Oh ! que de vieux parents qui n\'avaient plus qu\'un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus ! »

(Oceano Nox)
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